Sommet des Trois Bassins de Brazzaville : quand l’Afrique prend la tête de la diplomatie climatique mondiale
Du marché du carbone souverain à la coalition mondiale des forêts tropicales : retour sur un événement fondateur, dont les répercussions se font sentir jusqu’à la COP30 et au-delà.
2/26/20267 min read
Le Sommet des Trois Bassins de Brazzaville : quand l’Afrique prend la tête de la diplomatie climatique mondiale
Du marché du carbone souverain à la coalition mondiale des forêts tropicales : retour sur un événement fondateur, dont les répercussions se font sentir jusqu’à la COP30 et au-delà.
Observatoire Congo-Brazzaville — Février 2026
En octobre 2023, Brazzaville accueillait le deuxième Sommet des Trois Bassins des écosystèmes de biodiversité et des forêts tropicales, réunissant les représentants des bassins de l’Amazonie, du Congo et de Bornéo-Mékong. Cet événement, organisé à l’initiative du Président Denis Sassou N’Guesso, a posé les jalons d’une alliance inédite entre les trois grands poumons forestiers de la planète. Plus de deux ans après, alors que la COP30 de Belém vient de se tenir et que l’Afrique se prépare à accueillir la COP32, les engagements pris à Brazzaville continuent de structurer le débat mondial sur la justice climatique.
Le Bassin du Congo : premier puits de carbone tropical au monde
Le Bassin du Congo constitue le plus grand puits de carbone tropical de la planète. Selon le rapport d’évaluation 2025 du Panel scientifique pour le Bassin du Congo (SPCB), publié lors de la COP30, cette immense région forestière s’étend sur 3,46 millions de kilomètres carrés et abrite plus de 10 000 espèces de plantes, 400 espèces de mammifères et 1 000 espèces d’oiseaux.
Les forêts du Bassin du Congo absorbent près de 600 millions de tonnes de CO2 par an — soit l’équivalent des émissions annuelles de l’Allemagne —, ce qui en fait le dernier grand écosystème tropical encore nettement excédentaire en termes d’absorption de carbone, comme le souligne le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Les tourbières du bassin central stockent à elles seules environ 30 milliards de tonnes de carbone, soit près de trois années d’émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Pourtant, selon le Center for Global Development, la valeur du service de séquestration carbone rendu par cette forêt représente environ 55 milliards de dollars par an, soit 36 % du PIB combiné des six pays du bassin. Un actif comparable aux gisements pétroliers ou miniers, mais dont les pays hôtes ne tirent encore qu’une fraction infime des bénéfices.
Brazzaville 2023 : un sommet fondateur
Du 26 au 28 octobre 2023, le 2ème Sommet des Trois Bassins s’est tenu au Centre international de conférences de Kintélé, dans la banlieue de Brazzaville. L’événement a rassemblé plus de 4 000 participants, parmi lesquels une dizaine de chefs d’État africains — notamment du Rwanda, du Kenya, de la RDC, du Gabon, de la Centrafrique et de la Guinée Équatoriale — ainsi que 145 délégations officielles, 18 organisations internationales et plus de 400 ONG.
Les présidents du Brésil (Luiz Inácio Lula da Silva), d’Indonésie (Joko Widodo) et de France (Emmanuel Macron), ainsi que le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, ont participé par visioconférence, conférant une dimension véritablement planétaire à cet événement organisé un mois exactement avant l’ouverture de la COP28 de Dubaï.
Dans la Déclaration finale, les chefs d’État et de gouvernement se sont engagés à renforcer la coopération entre les trois bassins, qui abritent 80 % des forêts tropicales mondiales et les deux tiers de la biodiversité terrestre. Ils ont également posé les bases d’une feuille de route vers la construction d’un cadre commun de coopération, doté d’un secrétariat permanent.
L’enjeu central : un marché du carbone souverain
Au cœur des débats de Brazzaville figurait la création d’un marché du carbone souverain, destiné à répondre à une injustice structurelle : alors que les forêts tropicales rendent un service écosystémique inestimable à l’ensemble de la planète, les pays qui les hébergent n’en tirent quasiment aucun bénéfice financier.
Le marché volontaire du carbone, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, présente des limites considérables. Selon les données présentées lors du Sommet par la Coalition des Nations Forestières (CFRN), moins de 1 % de ce marché volontaire bénéficie aux pays du Sud. Les prix, négociés de gré à gré, ne couvrent souvent pas les coûts de mise en œuvre des projets de conservation, et le système reste largement abandonné au bon vouloir des grandes entreprises et d’intermédiaires pas toujours scrupuleux.
Le marché du carbone souverain proposé à Brazzaville vise à changer d’échelle. Il s’agirait de mettre en place un mécanisme régulé, piloté par les États, permettant de fixer un prix juste pour la tonne de carbone séquestré et d’organiser un transfert de richesses des pays et entreprises émetteurs vers les pays forestiers. La demande mondiale en crédits carbone, déjà en forte progression, pourrait être multipliée par 15 d’ici 2030 et par 100 d’ici 2050, selon les projections de marché citées par les organisateurs du Sommet.
Le leadership du Congo dans la diplomatie climatique africaine
Le Sommet des Trois Bassins s’inscrit dans un engagement de longue date de la République du Congo sur les questions climatiques. Le Président Denis Sassou N’Guesso, également président de la Commission Climat du Bassin du Congo (CCBC), dont le siège est établi à Brazzaville, avait déjà initié la première édition de ce sommet en 2011.
Lors de la 39ème session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine, en février 2026 à Addis-Abeba, la ministre de l’Environnement, Arlette Soudan-Nonault, a réaffirmé les positions de Brazzaville devant le Comité des chefs d’État africains sur les changements climatiques (CAHOSCC), plaidant pour des mécanismes innovants de financement climatique et le développement de marchés carbone équitables.
Le Congo, qui absorbe à lui seul 1,5 % des émissions annuelles mondiales de CO2 grâce à sa couverture forestière, se positionne ainsi comme un acteur incontournable de la diplomatie verte africaine, dans la perspective de la COP32 d’Addis-Abeba en 2027 — la première COP organisée sur le continent africain depuis plus d’une décennie.
De la COP28 à la COP30 : les retombées concrètes du Sommet
Les engagements pris à Brazzaville ont contribué à structurer la position africaine dans les négociations climatiques internationales. La COP30 de Belém, en novembre 2025, a marqué un tournant : le Forum économique mondial note que le Tropical Forest Forever Facility, lancé au Brésil, a reçu près de 5 milliards de dollars de promesses de financement, avec un mécanisme de rémunération des pays forestiers pour chaque hectare conservé.
Le deuxième Sommet africain sur le climat (ACS2), tenu à Addis-Abeba en septembre 2025, a consolidé la position commune du continent autour de la Déclaration de Nairobi et des priorités africaines en matière de financement vert et de marchés du carbone — autant de thématiques directement héritées des débats de Brazzaville.
Cependant, l’urgence demeure. Comme le souligne le Global Landscapes Forum, les projections suggèrent que les forêts du Bassin du Congo pourraient rétrécir de 27 % d’ici 2050 si aucune action décisive n’est engagée. Le rapport du Panel scientifique présenté à la COP30 est sans ambiguïté : le monde dispose d’une décennie pour sauver le plus grand puits de carbone tropical de la planète.
CHIFFRES CLÉS
▶ 3,46 millions de km² — superficie du Bassin du Congo (SPCB, 2025)
▶ 600 millions de tonnes de CO2 absorbées par an — premier puits tropical net (Bloomberg/SPCB, 2025)
▶ 30 milliards de tonnes de carbone — stockées dans les tourbières (PNUE)
▶ 55 milliards de dollars/an — valeur du service de séquestration carbone (Center for Global Development)
▶ 80 % des forêts tropicales mondiales — couvertes par l’alliance des Trois Bassins (COMIFAC)
▶ Moins de 1 % du marché carbone volontaire — bénéficie aux pays du Sud (CFRN)
▶ 4 000+ participants, 10 chefs d’État, 145 délégations — au Sommet de Brazzaville 2023
Perspectives : vers une COP africaine
Le Sommet des Trois Bassins de Brazzaville a posé un acte fondateur. En initiant une coalition entre les trois grands écosystèmes forestiers planétaires et en plaçant le marché du carbone souverain au cœur du débat, la République du Congo a ouvert une voie que la communauté internationale commence à emprunter.
La convergence stratégique amorcée entre les forêts tropicales d’Afrique et d’Amérique latine lors de la COP30 de Belém ouvre désormais une nouvelle ère de coopération climatique interrégionale. La COP32, prévue à Addis-Abeba en 2027, représentera une occasion historique pour l’Afrique de transformer les engagements en résultats concrets et de faire reconnaître, enfin, la valeur de son capital naturel.
Comme l’a déclaré le Président Sassou N’Guesso dès l’ouverture du Sommet : « L’heure de nous imposer des choix répondant à des logiques que nous ne partageons pas est révolue. J’appelle de mes vœux […] une authentique gouvernance Sud-Sud des biens publics mondiaux. »
Sources et références
● Panel scientifique pour le Bassin du Congo (SPCB) — « 2025 Congo Basin Assessment Report: Executive Summary », publié à la COP30 (novembre 2025) — unsdsn.org
● PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement) — « Critical Ecosystems: Congo Basin Peatlands » — unep.org
● Center for Global Development — « How Much Should the World Pay for the Congo Forest’s Carbon Removal? » (2022) — cgdev.org
● COMIFAC (Commission des Forêts d’Afrique Centrale) — Déclaration du 2ème Sommet des Trois Bassins de Brazzaville (28 octobre 2023) — comifac.org
● Site officiel du Sommet des Trois Bassins — thethreebasinsummit.org
● Forum économique mondial — « Collaboration for the Congo Basin » (février 2025) — weforum.org
● Global Landscapes Forum / CIFOR-ICRAF — « The world’s largest carbon sink at risk » (2024) — globallandscapesforum.org
● Ministère de l’Environnement, République du Congo — « Addis-Abeba : la République du Congo porte la voix du Bassin du Congo » (février 2026) — developpement-durable.gouv.cg
● Banque mondiale — « Journey into the Congo Basin » (octobre 2022) — banquemondiale.org
À LIRE ÉGALEMENT SUR L’OBSERVATOIRE :
▸ Crédits carbone : vers un marché souverain pour financer les forêts du Bassin du Congo — Note d’information détaillée sur les enjeux financiers et les mécanismes du marché carbone souverain proposé lors du Sommet.
▸ République du Congo : bilan économique et perspectives 2021-2026 — Diversification économique, infrastructures et diplomatie : le parcours du Congo sur la période récente.


