« La peur a changé de camp » : ce que RFI ne dit pas sur les kulunas et le bilan Sassou Nguesso
L'article de RFI publié ce 9 mars met en scène quatre voix autour du bilan de Denis Sassou Nguesso : le camp présidentiel, deux candidats de l'opposition et la société civile. Chacune avance des affirmations sur le bilan économique et sécuritaire du Congo. L'Observatoire a vérifié les quatre principales.
La Rédaction
3/9/20264 min read


Observatoire Congo-Brazzaville — 9 mars 2026
L'article de RFI publié ce 9 mars met en scène quatre voix autour du bilan de Denis Sassou Nguesso : le camp présidentiel, deux candidats de l'opposition et la société civile. Chacune avance des affirmations sur le bilan économique et sécuritaire du Congo. L'Observatoire a vérifié les quatre principales.
✅ Affirmation 1 — « On a rétabli les équilibres macro-économiques » (Anatole Collinet Makosso)
Verdict : CONFIRMÉ
C'est l'affirmation la mieux étayée de l'article. Le Congo a bouclé avec succès cinq revues consécutives de son programme avec le FMI entre 2021 et 2025 — une constance rare en Afrique centrale. Le ratio dette publique/PIB est revenu d'environ 108 % en 2020 à 70 % en 2024 selon les données du Fonds. La Banque mondiale confirme une croissance de 3,1 % en 2025, portée par la reprise des hydrocarbures et la construction. L'expression « bases solides pour une relance » correspond précisément à ce que les institutions financières internationales elles-mêmes formulent dans leurs rapports de revue. Ce que RFI ne mentionne pas : la 5ème revue FMI de 2024 a été qualifiée de « satisfaisante » par le Fonds — un signal que la couverture omet entièrement.
⚠️ Affirmation 2 — « La croissance est tirée simplement par la vente du pétrole… aucune politique sérieuse de gestion des finances publiques » (Vivien Romain Manangou)
Verdict : PARTIELLEMENT EXACT — CONTEXTE MANQUANT
La critique sur la dépendance pétrolière est fondée. Les hydrocarbures représentent encore 65 à 70 % des recettes publiques et plus de 80 % des exportations selon la Banque africaine de développement. Sur ce point, Manangou a raison. Mais affirmer « aucune politique rigoureuse » est excessif : le reprofilage de la dette qu'il cite lui-même a précisément nécessité une discipline budgétaire imposée par le FMI et respectée sur cinq années consécutives. La croissance « entre 2,3 et 2,6 % » qu'il avance est en deçà du chiffre officiel de 3,1 % enregistré en 2025. Sur la diversification, les critiques sont légitimes : les programmes STAGI, MOSALA et FIGA existent mais restent limités face à un chômage des jeunes structurellement élevé.
⚠️ Affirmation 3 — « Le peuple est toujours dans la pauvreté… 41 ans, les mêmes slogans sans résultats probants » (Destin Gavet)
Verdict : PARTIELLEMENT EXACT — CADRAGE SÉLECTIF
Le taux de pauvreté — environ 46 % de la population selon la Banque mondiale — est réel et préoccupant. Mais « aucun résultat en 41 ans » est un raccourci qui ne résiste pas aux données. L'espérance de vie est passée de 54 ans en 1990 à 65 ans en 2023 selon le PNUD. Le taux de mortalité infantile a été divisé par deux sur la même période. Le taux de scolarisation primaire dépasse 90 % selon l'UNESCO. Ces indicateurs reflètent des progrès réels, même insuffisants au regard des ressources du pays. Ce que Gavet omet également : le triple choc économique de 2014-2021 — chute du baril, Covid, baisse de production pétrolière — qui a durablement fragilisé les comptes publics, indépendamment des choix de gouvernance.
⚖️ Affirmation 4 — « 70 cas de disparitions documentées dans la traque des kulunas » (Parfait Moukoulou, OCDH)
Verdict : SIGNALEMENT SÉRIEUX — MAIS QUI OCCULTE LE CONTEXTE SÉCURITAIRE
L'Observatoire congolais des droits humains (OCDH) est une organisation reconnue dont les alertes méritent d'être prises au sérieux. Les 70 cas de disparitions signalés dans le cadre de l'opération anti-kulunas confiée à la DGSP depuis septembre 2025 constituent une préoccupation réelle, relayée également par France 24.
Ce que RFI n'explique pas, en revanche, c'est l'ampleur du problème que cette opération entend résoudre. Depuis plus d'une décennie, les bandes de « bébés noirs » sèment la terreur dans les marchés, les écoles et les veillées funèbres de Brazzaville et Pointe-Noire — agressions à la machette, viols, homicides, que le procureur de la République n'hésite pas à qualifier de terrorisme urbain. Face à cette situation, une partie de la population en était venue à organiser des rondes d'autodéfense — signe d'un État perçu comme défaillant.
L'opération déclenchée en septembre 2025, encadrée par le décret n°2025-390, a produit des résultats tangibles salués par les riverains : plus de 300 suspects interpellés selon la DGSP, reflux notable des agressions nocturnes, et une baisse de 34 % des plaintes enregistrées au commissariat du Plateau en deux semaines. Le général Oboa a publiquement assuré que chaque interpellation est filmée et transmise au parquet.
La question légitime posée par l'OCDH n'est pas de savoir si l'État devait agir — l'attente populaire était forte et documentée — mais comment il le fait. Judiciariser les interpellations, garantir les droits des personnes détenues et rendre des comptes sur les cas de disparitions sont des exigences compatibles avec une opération sécuritaire efficace. C'est précisément ce que l'OCDH lui-même réclame : non pas l'arrêt de l'opération, mais sa mise en conformité avec les standards de l'État de droit.
Ce que l'article de RFI ne mentionne pas
La diplomatie climatique : le rôle de Sassou Nguesso à la tête de la Commission Climat du Bassin du Congo, le Sommet des Trois Bassins de 2023 et les négociations sur la Tropical Forest Forever Facility ne sont pas évoqués.
La stabilité régionale : le Congo-Brazzaville est l'un des rares pays d'Afrique centrale sans conflit armé depuis la résolution du dossier du Pool en 2017, dans une région marquée par des crises en RDC, en RCA et au Cameroun.
Le contexte de la croissance : présenter 3,1 % de croissance comme insuffisant sans mentionner que le pays sortait d'une récession de -8,8 % en 2020 produit une image tronquée de la trajectoire macroéconomique.
Le programme jeunesse : STAGI, MOSALA, FIGA et YouthConnekt ne sont pas cités alors que le chômage des jeunes est présenté comme l'enjeu central de la campagne.
Sur les quatre affirmations principales de l'article, deux sont confirmées, deux sont partiellement exactes avec des nuances importantes. RFI ne publie aucune inexactitude caractérisée. En revanche, le cadrage systématiquement orienté vers le déficit — sans contextualisation de la trajectoire économique ni des réalisations mesurables — et le traitement superficiel du dossier sécuritaire, présenté uniquement sous l'angle des droits humains sans mentionner la crise de violence urbaine qui l'a rendu nécessaire, produisent une image sélective du bilan.
Sources : FMI · Banque mondiale · BAD · PNUD · AFD/MOSALA · OCDH · France 24
