Après le FMI, le Congo-Brazzaville face au défi de la transformation économique

Avec l’achèvement du programme de Facilité élargie de crédit, le Congo-Brazzaville entre dans une phase de transition décisive : convertir la stabilisation macroéconomique en développement inclusif.

La Rédaction

2/27/20266 min read

Avec l’achèvement du programme de Facilité élargie de crédit, Brazzaville entre dans une phase de transition décisive : convertir la stabilisation macroéconomique en développement inclusif.


Le 12 mars 2025, le Conseil d’administration du Fonds monétaire international a clôturé la sixième et dernière revue de l’accord au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) en faveur de la République du Congo, portant le total des décaissements à environ 430 millions de dollars sur trois ans. Ce programme, entamé en janvier 2022, constituait le premier engagement structuré du pays avec l’institution de Bretton Woods depuis les révélations sur l’ampleur réelle de la dette publique en 2017. Son achèvement marque un tournant. Mais il ouvre surtout une question stratégique : le Congo peut-il convertir cet élan de stabilisation en véritable transformation économique ?

Un bilan chiffré qui force la nuance

Les données macroéconomiques dessinent un tableau contrasté, loin des caricatures — positives comme négatives. Selon le communiqué préliminaire de la mission du FMI, la croissance du PIB réel s’est établie à 2,6 % en 2024, un rythme modéré mais révélateur d’une tendance de fond : la croissance hors hydrocarbures (3,1 %) dépasse désormais celle du secteur pétrolier (0,8 %), signal que la diversification commence à produire des effets mesurables. Les projections du FMI tablent sur une accélération à 3,4-3,8 % à moyen terme.

La trajectoire de la dette publique est également significative. De 99 % du PIB en 2023, elle est redescendue à environ 94,6 % en 2024, avec des projections à 85 % en 2026 et 78,7 % en 2027 selon les estimations conjointes du FMI et de la Banque mondiale. Le budget 2025, tel que présenté par la Direction générale du Trésor français, prévoit un excédent budgétaire de 352 milliards FCFA et, fait notable, aucun gap de financement.

Fait plus rarement relayé : le rapport de la Banque mondiale de septembre 2025 a relevé que l’année 2024 marque, pour la première fois depuis 2016, une progression du revenu par habitant. Dans un pays où le PIB par tête avait reculé de 32 % cumulativement entre 2015 et 2023, ce retournement mérite d’être signalé — même s’il ne se traduit pas encore, comme le souligne la Banque elle-même, par une réduction significative de la pauvreté.

Les limites lucides du programme FEC

Il serait intellectuellement malhonnête de présenter le bilan du programme FEC comme un succès sans réserve. Le FMI lui-même qualifie la performance de « mitigée » lors de la sixième revue, pointant des « retards persistants dans la mise en œuvre des réformes structurelles ». Les réformes de la TVA liée aux hydrocarbures et l’opérationnalisation complète du système intégré de gestion des finances publiques (SIGFIP) accusent du retard. Des arriérés intérieurs de salaires et de pensions persistent, générant des tensions sociales légitimes.

Cette honnêteté sur les faiblesses du parcours est précisément ce qui confère de la crédibilité aux avancées réelles. Un pays qui reconnaît ses retards tout en menant à terme un programme de quatre ans avec le FMI n’est pas un pays immobile. C’est un pays qui se réforme dans la difficulté, ce qui, dans le contexte de l’Afrique centrale, n’a rien de banal.

La diversification : du discours aux signaux faibles

Le véritable enjeu post-FEC est la capacité de Brazzaville à accélérer la diversification de son économie. Le Congo tire encore environ 80 % de ses recettes budgétaires des hydrocarbures. Or, plusieurs chantiers de diversification sont désormais engagés.

Sur le plan des infrastructures, le projet de pont route-rail Brazzaville-Kinshasa, dont les lois habilitantes ont été ratifiées par les deux Parlements, est potentiellement transformateur. Il relierait deux capitales totalisant près de 20 millions d’habitants et ouvrirait un corridor commercial inédit en Afrique centrale. Le port en eau profonde de Pointe-Noire, déjà le principal de la sous-région, connecté à Brazzaville par la RN1 (rénovée en 2016, en concession à un consortium sino-français), reste un atout structurel sous-exploité.

Sur le plan énergétique, la transformation de la Société nationale d’électricité en société anonyme et le lancement de partenariats public-privé dans le secteur marquent une rupture avec le modèle étatique précédent. Les barrages de Moukoukoulou, Imboulou et Liouesso, la centrale à gaz de Pointe-Noire et les projets de Sounda et Chollet recomposent progressivement le mix énergétique. Le déficit de distribution reste cependant un goulet d’étranglement majeur, comme le reconnaît le gouvernement lui-même.

Enfin, le Congo dispose d’un atout que peu de pays africains peuvent revendiquer avec la même légitimité : son capital naturel. Avec 69 % de son territoire couvert de forêts et près de 16 milliards de tonnes de carbone stockées, le pays est au cœur de l’équation climatique mondiale. Le Sommet des Trois Bassins de Brazzaville (octobre 2023), qui a réuni 145 délégations officielles et une dizaine de chefs d’État, a posé les bases d’un marché carbone souverain porté par le Président Sassou Nguesso — une initiative visant à intégrer la valeur des services écosystémiques dans le calcul du PIB des États forestiers. Si cette ambition se concrétise, elle pourrait redéfinir le modèle de développement de toute la sous-région.

L’équation sociale : le maillon critique

C’est ici que réside le vrai test de crédibilité pour Brazzaville. Le taux d’extrême pauvreté, estimé à 46,8 % en 2024 par la Banque mondiale, a effacé les gains antérieurs en matière de réduction de la pauvreté. Le FMI note que le déficit fiscal de 2024 s’est réduit plus que prévu, mais en partie en raison d’une sous-exécution de la masse salariale, des investissements et des dépenses sociales — ce qui signifie concrètement que la consolidation budgétaire s’est faite partiellement au détriment des services publics.

La loi de finances 2025, alignée sur le Plan national de développement 2022-2026, affiche une hausse de 6 % des dépenses et priorise les dépenses sociales et de développement. Mais l’enjeu dépasse la budgétisation : il s’agit de la capacité d’exécution effective de ces dépenses jusqu’au dernier kilomètre, dans les quartiers périphériques de Brazzaville et les zones rurales.

La déclaration de 2024 comme « année de la jeunesse » dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 20 ans répond à une urgence démographique réelle. Des programmes d’emploi, d’éducation et de réinsertion sont en cours, avec des centres opérationnels à Aubeville et Bokagna. Mais l’ampleur du défi — créer des emplois pour des cohortes croissantes de jeunes diplômés dans une économie encore pétro-dépendante — exige une accélération que les programmes actuels n’ont pas encore atteinte.

Après la FEC : quel cadre pour la suite ?

L’achèvement du programme FEC ne signifie pas la fin de la relation avec le FMI. Les autorités congolaises ont exprimé leur intérêt pour poursuivre la collaboration, ce qui pourrait se traduire par un nouvel arrangement ou, a minima, par un suivi au titre de l’article IV. Le signal envoyé aux marchés et aux partenaires bilatéraux est clair : Brazzaville entend rester dans le cadre des institutions multilatérales.

La question qui se pose désormais est celle de la hiérarchisation des réformes. Le FMI insiste sur trois axes prioritaires : la mobilisation des recettes hors hydrocarbures (notamment via la réforme des prix de l’énergie), le renforcement de la transparence dans le secteur pétrolier, et l’opérationnalisation du cadre de lutte contre la corruption. Ce sont des chantiers de longue haleine dont l’aboutissement déterminera la capacité du Congo à attirer l’investissement privé à l’échelle nécessaire.

Le Forum « Investir en Afrique », dont la cinquième édition s’est tenue à Kintelé en septembre 2024 en présence de cinq chefs d’État et du chef de mission du FMI, illustre l’ambition de positionner Brazzaville comme un hub régional d’investissement. Mais l’ambition ne vaut que par les conditions concrètes offertes aux investisseurs : cadre juridique, prévisibilité fiscale, qualité des infrastructures.

La fenêtre d’opportunité est ouverte, mais elle n’est pas éternelle

Le Congo-Brazzaville se trouve à un point d’inflexion. La stabilisation macroéconomique est acquise. La croissance hors pétrole est amorcée. Le leadership climatique international est reconnu. La dette est sur une trajectoire descendante. Ce sont des acquis réels que la rhétorique politique, dans un sens comme dans l’autre, ne devrait pas obscurcir.

Mais ces acquis ne se convertiront en amélioration tangible du quotidien des Congolais que si trois conditions sont remplies : l’accélération effective des réformes structurelles auxquelles le FMI conditionne son soutien futur ; la traduction budgétaire de la consolidation fiscale en dépenses sociales réelles ; et la création d’un environnement d’affaires suffisamment attractif pour que le secteur privé prenne le relais de l’investissement public.

La fenêtre est ouverte. Les données sont là. La question n’est plus de savoir si le Congo peut se transformer, mais s’il accélèrera suffisamment pour que cette transformation soit perceptible avant que les pressions sociales et démographiques ne la rattrapent.