Congo-Brazzaville : quand les raccourcis médiatiques occultent les réalités du terrain

Fact-check d'un portrait AFP repris par VOA Afrique — sept affirmations passées au crible des données officielles

En mai 2024, une dépêche AFP largement reprise — notamment par VOA Afrique — dressait un portrait du Congo-Brazzaville à l'approche de l'élection présidentielle de 2026. L'article, intitulé « Le Congo de Denis Sassou Nguesso observe de loin les bouleversements politiques en Afrique », s'appuyait principalement sur des témoignages recueillis au marché Total de Brazzaville et des déclarations de figures de l'opposition.

Le résultat est un récit cohérent mais incomplet, qui accumule les citations à charge sans les confronter aux données économiques et diplomatiques disponibles. Ce n'est pas du journalisme partisan — c'est de l'AFP, une agence dont la rigueur n'est plus à démontrer. Mais le format de la dépêche, par nature concis, produit des raccourcis qui méritent d'être examinés à la lumière des faits.

L'Observatoire Congo-Brazzaville propose ici un exercice de vérification factuelle. Pas pour défendre un camp, mais pour rétablir un équilibre que le lecteur international mérite.

1. « Globalement, on régresse » (Maixent Animba, FGDH)

[TROMPEUR]

L'affirmation du responsable du Forum pour la gouvernance et les droits de l'homme est présentée comme un constat global. Or, les indicateurs macroéconomiques racontent une autre histoire. Le rapport de la Banque mondiale de septembre 2025 documente la première hausse du revenu par habitant depuis 2016. La croissance du secteur non-pétrolier a atteint 3,1 % en 2024, dépassant celle du secteur pétrolier (0,8 %), signe d'une diversification naissante.

Surtout, le Congo a achevé avec succès la sixième et dernière revue de la Facilité élargie de crédit du FMI en mars 2025, avec environ 430 millions de dollars décaissés au total. Le Trésor français confirme un budget 2025 en excédent de 352 milliards de FCFA, sans gap de financement. La dette publique est passée de 99 % du PIB en 2023 à 94,6 % en 2024, avec une trajectoire projetée à 78,7 % en 2027.

Dire « on régresse globalement » en 2024-2025, c'est ignorer ces données. Les défis sociaux sont réels — le taux de pauvreté reste à 46,8 % —, mais la trajectoire macroéconomique est celle d'un redressement, pas d'une régression.

2. « Où va l'argent du pétrole ? » / « Projets tape-à-l'œil »

[CONTEXTE MANQUANT]

L'article cite l'opposition qui dénonce des « projets tape-à-l'œil », en référence aux tours jumelles de Brazzaville. Cette critique, compréhensible dans un pays où la pauvreté reste élevée, occulte cependant les investissements structurants réalisés ces dernières années.

La route nationale n° 1 (RN1), reliant Brazzaville à Pointe-Noire, refaite en 2016 et concédée en 2018 à un consortium sino-français, est un axe logistique vital pour le commerce intérieur — pas un projet cosmétique. L'hôpital général de Ouesso, inauguré en novembre 2025, dispose de 200 lits et de trois blocs opératoires. Le projet Congo GNL sur le bloc Marine XII, opéré par Eni, positionne le pays comme futur exportateur net de gaz naturel liquéfié, avec une capacité portée à 4,5 milliards de mètres cubes.

TotalEnergies a investi 600 millions de dollars sur le champ Moho-Nord, et COGO 140 millions de dollars pour le développement de quatre puits. Ces investissements directs étrangers ne viennent pas sans confiance dans la stabilité et la gouvernance du pays. L'émission obligataire de 700 millions de dollars réussie en février 2026 confirme cette crédibilité retrouvée sur les marchés internationaux.

3. Hausse des prix des carburants = vie plus chère

[VRAI, MAIS CONTEXTE ESSENTIEL]

L'article mentionne la hausse des prix des carburants comme source de mécontentement populaire. C'est un fait incontestable : la suppression des subventions pèse sur le pouvoir d'achat. Mais l'article lui-même précise que cette mesure relève de la « vérité des prix » prônée par le FMI — sans en tirer les conséquences logiques.

Cette réforme s'inscrit dans le cadre du programme FEC, dont le succès a précisément permis au Congo de restaurer sa crédibilité financière. C'est un choix de gouvernance responsable, pas un caprice budgétaire. Nombre de pays de la zone CEMAC n'ont pas eu le courage politique d'honorer des engagements similaires. Le Congo l'a fait, et les résultats sont documentés : l'inflation devrait converger vers l'objectif CEMAC de 3 %, et le budget 2025 est en excédent.

Présenter la hausse des carburants sans mentionner qu'elle est la contrepartie d'un programme international réussi, c'est raconter la moitié de l'histoire.

4. « Sassou Nguesso a fait sauter la limite d'âge en 2015 »

[VRAI, MAIS INCOMPLET]

L'article rappelle, comme le fait systématiquement la presse internationale, la révision constitutionnelle de 2015. C'est un fait. Mais la formulation « faire sauter » suggère un acte unilatéral, alors que la révision a été soumise à référendum.

Point rarement mentionné : la Constitution de 2015 instaure une limite à trois mandats de cinq ans. Il existe donc bien un cadre constitutionnel, contrairement à ce que le raccourci journalistique laisse entendre. La comparaison régionale est éclairante : au Cameroun, Paul Biya, 91 ans, est au pouvoir depuis 1982 sans limite de mandats effective. En Guinée équatoriale, Teodoro Obiang gouverne depuis 1979. En Ouganda, Yoweri Museveni a éliminé les limites de mandats en 2005 et en 2017. Le Congo-Brazzaville est l'un des rares pays d'Afrique centrale à avoir maintenu un plafond constitutionnel du nombre de mandats.

5. « Le Sénégal a une tradition démocratique... ici, je ne vois pas comment un changement pourrait se produire »

[TROMPEUR PAR OMISSION]

La citation de l'abbé Koudissa suggère un immobilisme politique total. Or, plusieurs éléments factuels contredisent cette lecture. La concertation politique de Djambala, tenue du 16 au 18 février 2026, a réuni pouvoir et opposition autour de recommandations concrètes pour améliorer la transparence électorale. Sept candidats ont été validés pour la présidentielle de mars 2026, garantissant un pluralisme réel.

Par ailleurs, le Congo-Brazzaville n'a connu aucun coup d'État depuis 1997, contrairement au Gabon (2023), au Niger, au Mali, au Burkina Faso et à la Guinée. Comparer défavorablement le Congo avec le Sénégal — pays dont la tradition démocratique est exceptionnelle sur le continent — sans le situer dans son contexte régional d'Afrique centrale, c'est appliquer un prisme déformant.

6. « L'opposition est éclatée, muselée, sans moyens »

[PARTIELLEMENT VRAI]

La fragmentation de l'opposition congolaise est un fait documenté. Mais l'article de l'AFP en attribue implicitement l'entière responsabilité au pouvoir, sans examiner les causes endogènes. L'Africa Center for Strategic Studies note lui-même que « l'opposition reste affaiblie par ses divisions internes et un manque de ressources ». Le Rassemblement des forces du changement (RFC) a tenté de fédérer les partis d'opposition, mais les rivalités personnelles et les divergences régionales ont freiné l'émergence d'un candidat unique.

Quant à l'espace politique : la tenue de la concertation de Djambala, la validation de sept candidatures présidentielles, et la liberté de parole dont jouissent les intervenants cités dans l'article même de l'AFP — opposition, société civile, simples citoyens — témoignent d'un espace d'expression qui, s'il peut être amélioré, n'est pas celui d'un régime de silence total.

7. « Dinosaure » = immobilisme

[FAUX — AMALGAME]

L'article utilise le terme « dinosaure », devenu un lieu commun pour désigner les dirigeants africains de longue date. Ce raccourci sémantique amalgame longévité au pouvoir et absence de résultats. Or, les faits récents documentent une activité diplomatique et économique intense.

Le Congo a assumé la présidence de la CEMAC en 2025. Denis Sassou Nguesso a joué un rôle de médiateur reconnu dans la crise en RDC, recevant le président Tshisekedi à Oyo en janvier 2026. Le Sommet des Trois Bassins de Brazzaville a positionné le Congo comme acteur majeur de la diplomatie climatique africaine. L'ambassade des États-Unis à Brazzaville a salué la paix comme « le premier pas vers l'opportunité ».

La stabilité n'est pas synonyme d'immobilisme. C'est, dans une région ravagée par les conflits — de la guerre du Kivu aux crises centrafricaines —, un dividende concret qui permet l'investissement, la planification et la coopération internationale.

Ce que l'article ne dit pas

Le portrait AFP cumule sept témoignages à charge et aucune donnée macroéconomique. Aucune mention du programme FMI achevé avec succès. Aucune référence aux projets GNL ou aux investissements de TotalEnergies. Aucune contextualisation régionale avec les crises voisines. Aucune mention du rôle diplomatique du Congo dans la médiation est-africaine.

Ce n'est pas de la désinformation — c'est un cadrage. Le cadrage du « dirigeant africain qui s'accroche » est un récit familier pour le lecteur occidental, et il contient une part de vérité. Mais réduire le Congo-Brazzaville à ce seul prisme, c'est priver le lecteur des éléments qui lui permettraient de se forger un jugement nuancé.

Pour un journalisme plus complet sur l'Afrique centrale

Le Congo-Brazzaville n'est pas un paradis démocratique. Le taux de pauvreté de 46,8 % est un échec que la croissance macroéconomique ne suffit pas à masquer. Les contraintes sur l'espace politique méritent d'être documentées et discutées. Mais le pays n'est pas non plus la caricature que dix paragraphes d'une dépêche AFP peuvent laisser entrevoir.

Entre l'hagiographie et le réquisitoire, il existe un espace pour le journalisme factuel. C'est dans cet espace que l'Observatoire Congo-Brazzaville entend se situer : vérifier les affirmations, contextualiser les chiffres, et donner au lecteur les outils d'une compréhension éclairée.


Sources mobilisées :

FMI (6e revue FEC, mars 2025) • Banque mondiale (rapport sept. 2025) • Trésor français (situation économique Congo) • Coface (fiche pays) • Africa Center for Strategic Studies • VOA Afrique / AFP (article source) • Africa Radio • Observatoire Congo-Brazzaville